Les années ’00 furent sans conteste l’âge d’or de la télévision, cette liste le démontre aisément, puisque beaucoup y trouveront des oublis. A ceux-là, je dirai que je n’ai pas voulu établir un HBO fuckfest, ou faire la même que Rolling Stone magazine – même si j’imagine que tout le monde s’accordera sur le premier – et j’ai donc pioché un peu partout, les gros cartons qui le méritent, les trucs que personne ne regarde et à tort, les séries acclamées par la critique, ou enfin celles que les chaines ont annulé, au grand désespoir de leurs fans.

Mentions honorab’es : Nip/Tuck, Family Guy et House

25. South Park

24. How I Met Your Mother

23. It’s Always Sunny In Philadelphia

22. Spaced

21. Dexter

20. Dead Like Me

19&18. The Office (US) et The Office (UK)

The Office est l’une des sitcom les plus originales, sinon la plus originale, de l’histoire du petit écran. Accouché du cerveau malsain de Ricky Gervais, qui nous a donné 2 fantastiques saisons, brillant par l’insupportable sentiment de promiscuité, de familiarité qui ressort de chaque situation et de chaque employé, comptable, réceptionniste et patron, à l’image de l’effroyable David Brent.

S’il est clair que la version british est d’une incomparable méchanceté – à la fois envers ses personnages et son audience – il faut admettre que la version américaine ne pâlit pas en comparaison, ayant su préserver la nature unique de la série, en allant encore plus loin. D’une part en déployant sur une plus longue durée les arcs de chacun des personnages. D’autre part, en versant davantage dans la caricature (Michael Scott étant davantage un enfant insupportable mais parfois touchant, à qui il manque les règles sociales basiques, Dwight, un sociopathe adorateur de guides de survie, de séries télé SF, et de chemises à manches courtes couleur moutarde) et en américanisant le fond sans changer la forme – pseudo documentaire qui crée la plupart des situations, et où l’idée de honte devient un concept. En révélant les trésors d’humanité de son personnage principal (absents de l’incarnation de Ricky Gervais), la série va encore plus loin en se posant comme un véritable tour de montagnes russes, où l’on s’élève lors des moments intimistes les plus justes et sincères, pour chuter soudain dans le plus horrible malaise et sombrer dans la plus insondable bêtise.

17. Friday Night Lights

16. Breaking Bad

Sans aucun doute, l’une des meilleures séries à la télévision américaine en ce moment. La première saison ne faisait qu’entamer ce que les saisons suivantes ont en réserve, à l’image de la seconde, juste énorme. Faute à un crew de scénaristes bétons, à des personnages remarquablement interprétés et à un ambiance lourde, étouffante et angoissante, sans concession. Une descente vertigineuse dans la folie, la violence, la misère. Une claque.

15. 30 Rock

14. The Shield

13. Doctor Who

12. 24

11. Rome

10. Firefly

9. Lost

8. Veronica Mars

7. Deadwood

6. Six Feet Under

5. Mad Men

Trois saisons ont passé et la thématique de la série a maintenant vraiment pris forme, ses personnages gagné en profondeur, et son concept dépassé le gimmick. Vraiment peu de séries, à l’heure où la décennie s’achève, valent autant le coup d’œil que Mad Men – rarement une production télévisuelle n’aura d’ailleurs si parfaitement reconstitué les années 60. L’écriture, ingénieuse, et la mise en scène, impeccable, subliment des acteurs épatants qui incarnent des personnages complexes, et pourtant, quelque part, familiers.

Sous le vernis des apparences, ancré dans une époque bien précise tout en résonnant dans la notre (le séducteur taciturne, le macho paternaliste, la femme au foyer, l’ingénue ambitieuse, la femme voluptueuse, l’homosexuel refoulé…), se cachent des êtres bien plus fragiles, et bien plus paumés que ce que ces stéréotypes laissent penser. Et au fil des saisons ce vernis se craquèle peu à peu, laissant éclater les personnalités, les caractères, les blessures, les pulsions de femmes et d’hommes ayant conscience, au fond d’eux, que leur société est sur le point de changer, et qui réalisent que s’attacher au passé, aux convictions, ne changera pas la marche du futur, des bouleversements et des révolutions qui l’accompagne, et qu’il sera difficile de voir leurs principes, leurs acquis, leur idée précieuse mais faussée de la réalité être réduite à néant.

4. Arrested Development

3. Battlestar Galactica

A première vue, Battlestar Galactica avait tout pour déplaire. D’une part, aucune série n’a jamais vraiment réussi à égaler le cinéma dans le traitement de la science-fiction, et n’en déplaise aux fans de Star Trek et de ses spin-offs, je dis bien aucune. A vrai dire, chacun est capable de comprendre pourquoi, excepté les nerds qui adulent à tort ou à raison (certains épisodes de The Next Gen et Deep Space Nine sont effectivement brillants) malgré ce que le format seriel apporte au genre, lui donnant la densité, la profondeur, qui manque aux grosses productions hollywoodiennes. D’autre part, Battlestar Galactica est à l’origine une honteuse et pale copie de Star Wars, sorti l’année précédente et qui, pour les troglodytes qui l’ignoreraient, achevait de définir – avec Jaws sorti plus tôt – le mot blockbuster. Cette série est le pire et le meilleur exemple de la sf à la télé. Fauchée, kitchissime, incapable, la version de 78 est pénible et, à l’instar de V une décennie plus tard, passable au mieux, mais forcément incomparable avec ce que le grand écran propose. Enfin, avant BSG.

Je pourrais rédiger une thèse sur le génie qui réside dans ce qui a pris à Ronald D. Moore (créateur du somptueux Carnivale) et David Eick de relancer en 2003 une franchise inepte dans l’idée de la diriger vers la science fiction pure, tout en écrivant une vraie série dramatique, qui s’intéresse à la façon dont une micro-société s’organise pour sa survie, sa défense face à l’envahisseur, thèmes résonnant fatalement avec les attentats du 11 septembre, et donc avec le monde moderne. Et aussi comment, dans la dernière saison, le concept lui-même se retourne contre ses créateurs, empêtrés dans leur mythologie, au départ si passionnante par sa mise en abime, mais au final décevante.

Reste que malgré tout, Battlestar Gallactica est une bombe. Certes, elle peut difficilement prétendre aux moyens des prequels Star Wars ou d’un Star Trek made by JJ, mais merde, le résultat est mille fois plus satisfaisant. Peu de séries offrent de personnages si uniques, si différents de la plupart des flics, voyous, gangsters, médecins, chirurgiens, monstres et humains que l’on rencontre dans d’autres séries. Certes, le fait qu’il s’agisse d’un drama de science-fiction militaire aide, face à la tonne de sitcoms, de procedurals ou de medical dramas déversée sur nos écrans. Et les acteurs sont pour beaucoup dans l’adoration fanatique que certains éprouvent pour Gaius Baltar, Saul Tigh, ou Kara “Starbuck” Thrace aka l’héroïne la plus extraordinaire de tous les temps, donc, merci à Katee Sackhoff d’exister, comme à James Callis et Michael Hogan, sans oublier les Edward Olmos et autres Jamie Bamber. Dans les instants où le genre ne compte pas, où il s’agit simplement de personnages les uns par rapport aux autres, de non-dits entre pères et fils, de sentiments inavoués entre amants de jadis, de trahisons horribles ou de contritions amères, ce show touche à quelque chose de l’ordre de que l’on pourrait qualifier avec une emphase légitime de transcendantal. C’est l’histoire de la fin du monde, ni plus ni moins, et d’une humanité qui doit réapprendre à exister, et de guerriers qui se battent ni pour du pétrole ou pour des religions, mais pour leur vies.

2. The Sopranos

1. The O.C.

Honnêtement, je pourrais presque vous dire que je plaisante pas.

Cette série est si généreusement tubesque, si efficacement goupillée, avec son écriture et sa distribution parfaites, et si simplement pas prise de tête, qu’elle a définitivement laissée sa marque dans la décennie, et particulièrement l’année 2003. Elle est aussi ce que la série télé est pour la plupart des gens : un divertissement. Ne pas la citer aurait donc été une faute grave, ne serait-ce que pour sa première saison,  adorée par tous.

Mais bien qu’il s’agisse d’un exceptionnel guilty pleasure, ça reste un guilty pleasure. Une série imparfaite qui n’a jamais vraiment réussi à réinventer le soap, même en y infusant de large doses de comédie, et en réussissant à nous faire adorer ses personnages tout en nous baladant avec des intrigues invraisemblables, à nous passionner pour des choses frivoles ou banales, mais aussi parfois nous rappeler la difficulté de l’adolescence, et les sentiments exacerbés qui l’accompagne. Et il suffit d’observer l’autre série de Josh Schwartz, Gossip Girl, ou Glee, qui s’efforcent aussi de réinventer le soap adolescent, pour ce que ça vaut, ou de se (re)plonger dans The OC (“Don’t call it that!”) pour comprendre en quoi, de la même façon que Melrose Place ou Beverly Hills une décénnie auparavant, c’est sans aucun doute, non le meilleur (soyons sérieux), mais le drama le plus influent et le plus satisfaisant de la décennie.

1. The Wire

The Wire a achevé sa course au bout de cinq saisons l’an dernier, et reste, et restera, pour une grande partie de la critique, la meilleure série télévisée de tous les temps. Il serait inutile de la comparer à d’autres afin de remettre en question l’affirmation d’un tel présupposé, car si Six Feet Under, The Sopranos, Deadwood, Homicide (que l’ont doit déjà à Simon), Oz, ou même BSG, The X Files ou Lost parviennent, à mon humble avis, à s’élever très haut, aucune ne parvient à la perfection de The Wire. Vraiment aucune.

Sa mise en scène est sobre et réaliste, jamais appuyée et pourtant toujours précise, glanant le moindre détail afin de parfaire la peinture de cette immense fresque, dans laquelle tout élément, personnage, ou moment a son importance – et cette crudité dans l’approche visuelle de la ville de Baltimore est en grande partie due à Robert F. Colesberry (qui interprète par ailleurs l’inspecteur Ray Cole) décédé en 2004, à qui l’ont peut adjoindre Tim Van Patten, réalisateur sur The Sopranos, ou encore Clark Johnson, réalisateur sur The Shield. La distribution est simplement extraordinaire, à l’image de Dominic West, Lance Reddick, Wendell Pierce, André Royo, Michael K. Williams, Idris Elba, Jamie Hector ou Gbenga Akinnagbe, ce qui est relativement remarquable pour un cast essentiellement composé de “character actors”. Tous semblant habités par leurs personnages, par leurs démons comme leurs forces. Et s’il en incombe au charisme de certains d’entre eux, à leur talents – et indirectement au taf du directeur de casting – c’est définitivement l’écriture qui fait la différence. Ses auteurs, comme bien des confrères hollywoodiens, sont maitres de leur art, et capable de bons mots, de situations bien combinées, et même de trucs faciles (McNulty est le responsable direct des 2 premières saisons) mais ils s’en distinguent car, au contraire de créateurs en quête de gloire ou de reconnaissance, David Simon et Ed Burns sont en quête de vérité.

The Wire s’attache à montrer les deux côtés du miroirs, le camp des policiers, carriéristes arrogants ou inspecteurs revenus de tout, fonctionnaires corrompus ou connards procéduriers, professionnels fatigués ou supérieurs obtus chargés de mettre fin au trafic des gangs, faits de chefs impitoyables et de seconds calculateurs, de soldats fidèles et de dealers rêvant de meilleurs lendemains, afin de satisfaire bureaucrates et politiciens, véreux ou idéalistes, pour rassurer la populace, aveugle et sourde aux problèmes de leur communauté, se cachant derrière leurs avis ou leurs préjugés. Jamais une série policière n’a si mieux montré la désespérante nécessité de mettre ceux qui se croient au dessus des lois derrière les barreaux, comme si s’accrocher au sentiment de justice fait oublier que la guerre contre la drogue n’est pas de celles que l’on gagne ou l’on perd puisque comme le dit simplement l’un des héros, elle n’est pas une guerre car les guerres prennent fin.

L’idée même qu’un polar, seuil du cinéma de genre par définition, puisse atteindre, comme les philosophes et les artistes les plus brillants, un infime mais précieux zeste de vérité par son exploration profondes des rouages socio-politiques et des intrigues criminelles, peut laisser perplexe, tant le champ d’action est vaste et que la perspective judiciaire est forcément limitée. Pourtant, par l’infinie justesse des situations et de la caractérisation, a travers la beauté du vernaculaire des gangsters ou de l’argot des policiers, la force et la pertinence des dialogues – qu’ils soient signés par les deux créateurs, respectivement ancien journaliste au Baltimore Sun (autour duquel tourne la saison 5) et ancien policier, ou par les scénaristes dont les romanciers George Pelecanos, Dennis Lehane ou Richard Price – The Wire raconte une histoire aux accents de tragédie grecque, de la corruption et l’incompétence de ceux qui nous dirigent, de la fissure évidente du système et du pourrissement du tissu social – Baltimore est assimilable à n’importe quelle autre métropole occidentale – et du combat entre un Bien souvent impossible à garder intact, et un Mal parfois difficile à définir, et ainsi, dit tout sur la réalité de notre existence, entre la trivialité de nos inclinaisons, nos pulsions, criminelles ou sexuelles, et la beauté qui réside dans nos exploits les plus insignifiants, et nos défaites les plus terribles.

Meilleure. Série. De tous les temps. Point.