Killer Joe

Autrefois auréolé du succès de L’Exorciste ou de French Connexion, et récemment salué pour un Bug déjà signé par Tracy Letts, l’auteur de la pièce et du scénario, William Friedkin se charge donc de l’adaptation de ce Killer Joe, et le moins que l’on puisse dire, c’est que le type n’a rien perdu de son mordant. Là où certains vieux réalisateurs mettent de l’eau dans leur vin, Friedkin y ajoute de la pisse et de la nitro. Quand ils se complaisent dans un sentiment faussé de sagesse, lui démontre qu’il n’en a rien à foutre, parce qu’il n’a plus rien à prouver.

Friedkin ne s’encombre pas de démonstration. Un novice soulignerait chacune de ses bonnes idées, quand pour lui tout n’est que réflexe et maitrise, de la voiture de flic qui nous rappelle la ville où se situe l’action, en passant par cette Corvette jaune, métonymie filmique d’un personnage qu’on doit croire accessoire, jusqu’à ce pilon de poulet frit, véritable Fusil de Tcheckov d’un final hystérique. Faisant montre d’une rigueur aussi bien narrative que stylistique, il nous raconte cette histoire de Simpsons sociopathes, qui n’aurait pas déplu à John Waters si celui-ci avait choisi Dallas plutôt que Baltimore.

Le scénario, d’une fluidité exemplaire, s’égare parfois avec plaisir dans une poésie où la vulgarité est brandie comme un étendard, dans un monde où elle est pourtant la corolaire de l’ignorance, la cible du film, à l’image du sort de la télévision de laquelle ne peut décrocher le patriarche émasculé campé par un Thomas Hayden Church méconnaissable, tout en lassitude et hébétude éthyliques. A l’instar de Church, les acteurs sont tous formidab’es : Emile Hirsh est parfait en plouc raté et amoché, Juno Temple, qui en plus du spectacle constant et gratuit de sa plastique de nubile, emporte la palme de la débile légère tandis que Gina Gershon, qui au passage est toujours aussi bonne, emporte celle de la garce vénale et vulgos. Mais c’est définitivement à Matthew McConaughey, qui après ses performances dans The Lincoln Lawyer et Magic Mike s’était déjà un peu racheté, que revient tous les honneurs. Ce que l’acteur souvent moqué pour son absence totale de nuance et sa propension à enlever le haut propose ici est juste génial, empruntant tel un spectre la peau de ce personnage, lorsque il fait peur comme lorsqu’il met mal à l’aise, en dépit de son charme de vieux beau qui sent le sexe et le vice. Et on peut imaginer que c’est en grande partie du à la direction de William Friedkin.

Or sous cette classe de vétéran, point parfois ce formalisme que certains avaient le tort de lui reprocher dans To Live and Die In L.A. (son meilleur film à mes yeux) tantôt dans la sécheresse du montage d’une course-poursuite, tantôt dans l’oppression ressentie dans la succession de plans serrés ou le malaise contenu dans de longs plans larges, enfin, surtout, dans cette immersion surréaliste dans la folie. Celle de Joe, celle de cette famille de bras cassés. Et quand seule la fin (abrupte) du film nous permet de remonter à la surface et réaliser la perdition impensable de ces personnages, leur immoralité et leur lâcheté nous apparaissent si loin de nous, de nos fantasmes inavoués ou pulsions inavouables, que le film en serait presque cathartique s’il n’était pas si frénétiquement drôle.

La monumentalité du film se trouve dans cet équilibre entre la violence et l’humour, car sous couvert d’une certaine discrétion plastique, le cinéaste s’amuse à passer les bornes, sans jamais que le grand guignol ne desserve son propos, mais au contraire l’alimente. L’humeur du film étant si méchante, si cynique, et l’ambiance si électrique, si noire, que le recours au n’importe quoi apparait à la fois effroyable et hilarant. Il ne faut en effet pas s’y tromper, ne pas se laisser distraire par le cachet “indé” de Killer Joe, il s’agit bel et bien d’un petit chef d’œuvre, signé par un grand réalisateur qui renoue ici avec sa légendaire misanthropie, proprement communicative.

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